Derrière la scène

Il y a quelques années, je rêvais de pouvoir filmer de la danse. Mais pour moi, la danse était un milieu artistique fermé et codifié, trimballant derrière lui toute l’imagerie du tutu, ballet et autre Opéra de Paris. La danse représentait avant tout un monde inaccessible sauf en tant que spectateur.

Pour les besoin d’une vidéo humoristique, j’avais contacté Burcu, danseuse et chorégraphe, qui avait remplacé au pied levé la personne initialement prévue. Cette rencontre était totalement fortuite car au départ, je cherchais juste quelqu’un pour faire trois pas de danse. Mais Burcu était en réalité une vraie et talentueuse professionnelle. J’ai donc pensé à elle pour faire quelque chose de plus sérieux.

J’avais repéré depuis quelques temps l’abbaye de Niedermunster, du côté d’Obernai en Alsace, mais je ne l’avais jamais vue en vrai. Malgré la présence d’un grillage entourant les lieux, nous avons repéré rapidement un trou de souris. Le tournage n’a duré qu’une seule demi-journée et c’était bien comme ça car le froid de novembre était très mordant malgré un soleil radieux.

Les couleurs automnales rendaient les ruines presqu’irréelles. Il y régnait un silence apaisant. Pas de visiteurs, sauf une femme qui est venue manger son bol de céréales, observant notre manège quelques minutes avant de repartir.

L’idée de départ était de filmer une transformation, de partir de quelque chose de quotidien comme le jogging, et d’aller vers une chorégraphie inspirée par les lieux. J’avais le trac car je n’avais pas prévu de storyboard ou de développement. Je n’avais en fait que quelques images en tête; pas de quoi tenir sur quatre minutes.

Concernant la musique, j’avais repéré un morceau d’un ami compositeur de musique électronique du nom d’Achim.Bloch. En général, il fait des choses très expérimentales, que parfois je n’apprécie pas, mais j’avais sélectionné un des ses morceaux les plus mélodieux ! Morceau qui correspondait bien au mystère inhérent au lieu.

La difficulté a été de progresser sans musique « live » sur le tournage. Mais j’ai eu beaucoup de chance car Burcu, habituée à l’improvisation, a donné bien plus que ce qui était prévu par le maigre « cahier des charges ». Elle a sublimé le côté « animal » allant jusqu’à une sorte de transe, qui correspondait parfaitement au crescendo de la musique. Les ruines envahies par la végétation, la lumière éblouissante, la performance, tous les éléments se sont alignés pour qu’il se passe quelque chose !

Au visionnage des rushes, je me suis rendu compte que j’avais exactement ce que je voulais sans l’avoir exprimé. Depuis longtemps, je suis obsédé par les moments où le langage des corps transcende la parole et même le réel. Le film Possession d’Andrejz Zulawski où Isabelle Adjani pète les plombs dans le métro, reste pour moi une scène d’anthologie.

Seul souci, mon rêve de filmer la danse s’est réalisé, provoquant ainsi un terrible spleen.

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